Dans les archives de Plantu

Par Maïté Léon, collaboratrice de Plantu au journal Le Monde de 2009 à 2021
14 septembre 2019, mis à jour en 2021

Mon arrivée au journal Le Monde, en novembre 2009, marquait le début de la mise en place d’un nouveau système d’archivage et d’un travail effectué sur une période de plus de dix ans. Il ne s’agissait pas de n’importe quel type d’archives, mais tout simplement de 50 ans de dessins de presse originaux dessinés par Plantu, dessinateur éditorialiste et caricaturiste au journal Le Monde depuis 1972 et avec qui j’ai eu le plaisir de travailler de 2009 à 2021. Voici comment tout a commencé.

Un matin pluvieux d’hiver, une personne des services généraux m’appelait pour me demander que faire des cartons de Plantu qui traînaient au quatrième sous-sol. Sur place, j’ai découvert, empilés dans un coin, des cartons remplis de boîtes d’archives mouchetées, dispersées en vrac, qui contenaient des documents. À ma grande surprise, certaines étaient éventrées et leur contenu était répandu à même le sol : or, il ne s’agissait pas de n’importe quels documents, mais de dessins à l’encre originaux ! J’ai immédiatement demandé à ce que ces cartons soient rapatriés dans mon bureau, qui fermait à clé. J’ai prévenu Plantu qui n’en revenait pas : il était persuadé que ses cartons étaient bien protégés, à l’abri, et non éventrés dans un débarras, avec toutes sortes de vieux meubles, accessibles au premier venu…

Une fois les cartons en sécurité dans mon bureau, j’ai démarré un bref inventaire : 40 boîtes cartonnées mouchetées bleu et vert qui contenaient chacune environ 200 dessins originaux à l’encre et au feutre, qui s’ajoutaient aux 65 autres boîtes déjà présentes dans des armoires dans mon bureau, soit, d’après une première estimation, un total de 21 000 dessins. En y regardant de plus près j’ai constaté que certains cartons correspondaient à des livres publiés : ils contenaient des originaux, mais aussi des copies de dessins classés dans d’autres boîtes. À l’époque, il était plus simple pour Plantu de retrouver un dessin en fonction du livre dans lequel il avait été publié. Il avait donc fallu trier le contenu de toutes les boîtes, supprimer tous les doublons, et reclasser le tout selon le numéro d’indexation.

Un premier travail d’indexation des originaux avait été effectué par Plantu lui-même dans les années 1970 et, à partir des années 1980, par Brigitte Rocquin, son assistante de l’époque, avec un numéro d’identification attribué à chaque dessin. Je vais vous décrire les procédés d’archivage utilisés au fil des années sur l’ensemble de son œuvre, tant pour les archives papier que pour les archives numériques.

Les archives des débuts

Plantu a publié son tout premier dessin dans La Vie du rail le 13 septembre 1970. Dans les années 1970, il a également publié ses dessins dans VRP syndicaliste, Génération, Panurge, Pourquoi pas, Pariscop, Un plus un, Bonne Soirée France et Belgique, Télé magazine et il a commencé à travailler pour 30 Jours d’Europe. C’était principalement des dessins à l’encre de Chine exécutés au Rotring très fin. Ils ont été entreposés dans des cartons d’archivage étiquetés de la manière suivante : le numéro de la boîte, puis les numéros d’indexation des dessins (premier et dernier) et, enfin, les dates de publication (du premier et du dernier dessin). Nous avions, en 2019, 123 boîtes.

Dans les années 1980, Plantu a publié ses dessins dans Témoignage chrétien, La Vie, Le Monde diplomatique, Le Monde de l’éducation, Le Monde dossiers et documents, Les Dossiers de l’étudiant, Croissance des jeunes nations, La Croix, La Mèche, Sin Censura, Réforme, Tumulte. En 1981, il publiait dans Record (devenu Phosphore), La Non-Violence politique, Tambour, Turbule, Terre des hommes, Télérama (1983), Demain Le Monde (1984), Libération, Le Soir, La Grosse Bertha et Pèlerin magazine (1986).

Il a publié son tout premier dessin dans Le Monde dans l’édition du quotidien daté 1er – 2 octobre 1972 (fig.1). Le dessin original à l’encre de Chine a fait partie d’un don de 500 dessins originaux, destiné à la collection du département des Archives et des Estampes de la Bibliothèque nationale de France.

fig. 1 - Premier dessin de Plantu publié dans Le Monde du 2 octobre 1972.
(fig.1)

Les dessins originaux des années 1980 ne comportaient en général pas de date de publication, seulement le numéro d’indexation et quelques mots-clés. Centraliser et recouper toutes les informations dans un fichier Excel a permis de croiser les données des dessins papier et des images numériques afin de les identifier, les dater et de les classer dans les boîtes et dans les dossiers numériques.

Les archives des années 1990

Plantu a publié son premier dessin dans L’Express, le 7 février 1991. Les premiers dessins publiés dans l’hebdomadaire étaient en noir et blanc et l’ajout de couleur s’est fait graduellement. Plantu devait fournir des indications minutieuses pour l’emplacement des couleurs à la photogravure grâce à des aplats ou des vignettes avec des mentions précises. Voici ci-dessous un exemple de dessin d’archive décliné comme suit : la copie du dessin original avec les indications nécessaires (fig.2), le dessin original à l’encre (fig.3), une version de copie coloriée au feutre (fig.4) et un calque-gabarit destiné à l’imprimeur pour la mise en couleur (fig.5) :

(fig.2)
(fig.3)
(fig.4)
(fig.5)

Les archives des années 2000

Le format des originaux avait changé et il arrivait parfois que Plantu fasse un dessin en plusieurs parties : il pouvait à l’époque les scanner facilement, ce qui facilitait son travail. Les dessins archivés comportaient davantage d’éléments : la copie couleur du dessin tel qu’il avait été publié dans la presse (fig.6), puis le dessin original à l’encre au format A4, voire A3 (fig.7), des brouillons au feutre noir et blanc ou couleur (fig.8 et 9), les aplats couleur ou noir et blanc qui servaient d’indication à l’impression en quadrichromie à l’imprimeur (fig.10), ainsi que parfois, une copie en couleur de la “une” du Monde avec le dessin :

(fig.6)
(fig.7)

(fig.8,9)
(fig.10)

L’archivage numérique

L’archivage numérique des dessins de Plantu s’est fait dès les années 2000, une fois que les moyens techniques l’avaient rendu possible. Comme les scans des dessins de l’époque avaient une résolution insuffisante, il avait fallu, à partir de 2009, rescanner une grosse partie de la collection, notamment les versions couleur des dessins tels qu’ils avaient été publiés. Par la suite, on avait entrepris de scanner les originaux noir et blanc et les brouillons des années 2000 qui existaient en format papier mais qui n’avaient jamais été scannés, soit près de 20 000 images au format JPG à 400 dpi.

Les images couleur au format JPG étaient stockées sur un serveur que je partageais avec Plantu. Ce serveur comprenait deux dossiers principaux : un dossier thématique, où chaque dessin était classé par thème, par exemple « Emmanuel Macron », « Droits de l’homme », « Démocratie » ou « Société », qui comportait en 2019, 450 dossiers thématiques et environ 66 000 fichiers (dessins JPG, PDF, soit un volume de 77 Go de documents) et un dossier chronologique où tous les dessins (sans les brouillons) étaient classés par année et par mois, et qui comportait, à l’époque, 22 875 dessins.

Afin d’optimiser le classement des images et homogénéiser leur indexation, j’avais mis en place un système simplifié pour le nommage des fichiers images sous la forme suivante : année, mois, jour, thème/mots clés, support de publication et la résolution du fichier :

ex. : [21404-2018-08-21-MACRON-BENALLA-Le Monde-400.JPG]

En février 2013, j’avais demandé conseil à Odile Gaultier Voituriez, responsable des archives à Sciences Po, sur les logiciels d’archivistique les plus performants, notamment ceux capables de traiter des images et métadonnées associées, afin de trouver la méthode la plus adaptée à l’utilisation que nous faisions en interne des archives de Plantu. Cela m’avait amené à créer à ce moment-là une source d’indexation supplémentaire et complémentaire en dehors de notre serveur partagé : un dossier «NOMENCLATURE» qui regroupait l’ensemble des JPG couleurs, des JPG des originaux, et des JPG des brouillons scannés, classés par numéro d’indexation dans 22 dossiers divisés par milliers, allant de zéro à 22 000, sous le format suivant : numéro d’indexation, année, mois, jour, thème/mots clés, support de publication, taille de l’image :

ex. : [21027-2017-10-11-CATALOGNE-Xe-SOURIS-L’Express-600.JPG]

En 2009, j’avais créé un fichier Excel qui centralisait et récapitulait toutes les données pour chaque dessin en 11 colonnes déclinées de la manière suivante : le numéro d’indexation, la date de publication, la légende (dialogue ou description du dessin), les mots-clés, le statut (publié/non publié), la parution (titre du support de publication), les livres (dans lesquels avait été publié le dessin), les notes (informations diverses sur le dessin, s’il avait été donné ou vendu, etc.), la présence de l’original NB (Oui/Non) les annexes (précisions sur la nature des pièces annexes, les brouillons, les aplats couleur, les copies). En mars 2018 j’avais rajouté une colonne supplémentaire pour répertorier les 500 dessins offerts à la BnF et, en 2019, une nouvelle colonne (en violet) pour un décompte précis des originaux.

L’alimentation de cette base de données, qui s’était fait de manière quotidienne, avait pris plusieurs années. En recoupant les données avec le fichier «Nomenclature», cela avait permis de retrouver et de dater correctement plus de 80 % de l’ensemble des dessins de Plantu publiés.

Les Press-books

Au fil des années, Plantu avait toujours répertorié les publications de ses dessins sur des supports variés. Ce travail minutieux m’avait permis de retrouver les dates et supports de publication de l’ensemble de ses œuvres, ainsi que de reconstituer sa collection d’originaux en y intégrant des copies des dessins manquants. Cette recherche avait pris des années et avait nécessité l’aide ponctuelle de stagiaires.
De 1970 à juin 1972, les dessins de Plantu étaient classés dans des albums photos à spirale (fig.11). Il y indiquait la date et le support de publication. Les numéros d’indexation en rouge avaient été rajoutés en 2018 (fig.12).

IMG_3032
(fig.11)
IMG_3031
(fig.12)

Par la suite, Plantu avait choisi des cahiers Clairefontaine numérotés de 1 à 87 dans lesquels il découpait et collait ses parutions presse en mentionnant (parfois) la date et le support de publication. Les numéros d’indexation et les dates manquantes avaient été ajoutés ultérieurement en rouge pour l’indexation (fig.13).

(fig.13)

À partir de 1975, Plantu avait opté pour des press-books métalliques brochés, numérotés de 1 à 75 et datés, que nous utilisions encore en 2019 pour les coupures de presse  (fig.14 et 15) :

(fig.14)
(fig.15)

Les outils

Les outils que nous avions principalement utilisé depuis mon arrivée au journal Le Monde en 2009 et jusqu’en 2021, étaient : une imprimante haute résolution XEROX puis KONICA, qui nous avait permis de faire des scans et des copies couleur des dessins en 400 dpi. Tout le traitement des images (recadrage, nettoyage, nommage des fichiers) s’était fait sur Photoshop, sur MAC OS X et l’enregistrement des données dans la base de données Excel s’est fait sur PC, Windows 7 Pro.

Les autres archives

Les archives de Plantu comprenaient aussi l’ensemble de sa bibliographie (plus de 65 recueils personnels des dessins de presse publiés), répertoriée également en version numérique, et les interviews. Les versions papier étaient dans les press-books, mais les vidéos filmées et les émissions enregistrées étaient sauvegardées sur disque dur. Il existait également des archives papier et numériques de l’ensemble de ses expositions, de certaines œuvres en volume et des sculptures, entreposées dans une pièce spéciale au sein du journal Le Monde jusqu’en 2020, puis dans un local externe, avec tous les dossiers administratifs ou les courriers des lecteurs.

L’œuvre de Plantu est extrêmement riche, car c’est un dessinateur très prolifique et compléter ce travail d’archivage nous est paru indispensable. Cela a permis de quantifier, d’identifier et retrouver l’ensemble de ses publications à plus de 90 %. Je tiens à remercier tous ceux qui ont facilité ce travail, l’équipe du service informatique du Monde, qui a su résoudre tous nos problèmes techniques, la contribution de stagiaires missionnés par la BnF, et de bénévoles, qui ont ponctuellement participé au tri et au classement des originaux, au traitement informatique des images et qui ont contribué à alimenter cette base de données. Nous remercions la présidente de la BnF, Laurence Engel ainsi que Martine Mauvieux, à l’époque chargée des collections de dessins de presse du Département des Estampes et de la Photographie, où a été mise en dépôt l’ensemble de la collection.

La réalisation d’un travail d’archive d’une telle envergure a été un réel défi, qui, nous l’espérons, sera une mine d’or pour les chercheurs et profitable aux générations futures.

Maité Léon

Plus d’informations :
> Sur le site de la BnF
> Article sur Franceinfo Culture
> Interview de Plantu sur Europe 1 :